Obia de Colin Niel : Plongeon en eaux troubles

Dans son troisième roman, Obia, Colin Niel nous emmène à nouveau loin des frontières hexagonales, jusqu’en Guyane, et nous fait découvrir comme personne ce territoire complexe, notamment dans ses relations avec le Suriname voisin. Ce polar mêle superbement narration haletante, description de territoires géographiques passionnants et fine analyse psychologique des personnages.

Tout commence à Saint-Laurent du Maroni, à la frontière du Suriname. Clifton Vankasie fuit les gendarmes qui le pourchassent. Quelques heures plus tôt, ces derniers ont découvert le corps de Willy Nicolas, vu quelques heures avant sa mort aux côtés de Clifton. Le lendemain, on retrouve un deuxième corps, un autre jeune assassiné. Les deux victimes étaient en fait des mules, censées transporter de la cocaïne jusqu’en France, trafic courant dans ces territoires. Le major Marcy, gendarme de Saint-Laurent, et le capitaine André Anato se chargent de l’enquête, qui va s’avérer plus complexe que prévue…

Les mots de Colin Niel nous prennent telle une drogue que l’on aurait ingurgité et qui nous pousserait à lire les 500 pages du roman presque d’une traite, sans s’arrêter, comme nous aussi « gonflés par la puissance de l’obia ». L’obia – cette préparation de guérisseur qui protège des mauvais sorts – semble nous donner des forces nouvelles. « Invincible, protégé par l’obia, rien ne pourra t’arrêter ».

Ce roman noir fouille, au-delà de l’histoire policière, un monde géopolitique complexe, entre Guyane et Suriname, ainsi que l’âme et la psychologie de chacun des personnages. C’est un polar plein de rebondissements : quand on croit l’affaire bouclée, il n’en est rien et la suite se révèle encore meilleure que la première partie.

Dans Obia, les personnages sont tous dessinés avec précision par l’auteur, qui a su créer pour chacun un univers propre, particulièrement crédible. Colin Niel fait alterner les points de vue et semble ainsi accorder autant d’importance à chacun de ses personnages, ce qui les rend sympathiques aux yeux du lecteur et fait qu’au fil des pages on s’attache profondément à eux. Le lecteur a l’impression d’évoluer aux côtés du capitaine Anato lors de son enquête, de partager ses découvertes, ses doutes et hésitations. Pourtant, ce personnage est présenté au début du roman comme l’outsider peu sympathique, mais Colin Niel parvient à faire sentir les failles de ce personnage. Il nous raconte son histoire familiale, ses angoisses amoureuses et ainsi le rend très humain ; il devient le complice du lecteur, son double. « Argumenter, parler de lui, de ce qu’il était vraiment, au-delà de la stature, de ces traits parfaits, de ce regard brûlant, c’était hors de ses moyens. Jamais il n’avait réussi à composer ce que tous appelaient un couple. »

La grande force de ce polar est aussi de plonger le lecteur au cœur d’un territoire complexe et méconnu : la Guyane et le Suriname. Ces lieux marquent le roman, ils lui donnent son empreinte et en deviennent presque les deux personnages principaux. Grâce à l’écriture précise et visuelle de Colin Niel, on devine les paysages, les forêts et les fleuves impétueux, « l’embouchure du fleuve et ses bancs de vase gris qui s’étiraient à fleur d’eau. Mais surtout un mur végétal moucheté de boules rouge vif : une forêt de palétuviers aux racines plongées dans l’eau salée ; et une nuée d’ibis rouges massés sur leurs perchoirs ». On partage, à travers le récit presque historique que nous livre Colin Niel, l’amour de ces habitants pour cette terre, on comprend la déchirure de l’exil ressentie par les habitants du Suriname chassés par la guerre civile.

On est transportés ailleurs, et parvenir à quitter l’univers de ce roman relève de l’exploit. Les dernières pages se parcourent avec déjà la nostalgie de cette atmosphère équatoriale.

Juliette Mantelet

Colin Niel, Obia, Les éditions du Rouergue, 496 pages, 23€.