Rencontre « de la politique au polar » avec Dominique Manotti et Vincent Peillon

Par Astrid de Thoury

Le 11 juin 2016 à Paris, plus précisément à la Bibliothèque des littératures policières, s’est déroulée une rencontre entre deux auteurs de romans noirs : Dominique Manotti et Vincent Peillon. Leurs interventions portaient sur la relation entre polar et politique. Cette rencontre a été pensée en réaction aux nombreuses idées reçues sur ce genre littéraire.

Cette entrevue a donc permis de comprendre ce qui a pu pousser deux acteurs très engagés en politique, Dominique Manotti et Vincent Peillon, à passer au polar. En quoi le roman policier répondait-il à une volonté de donner une autre forme à leur engagement politique ?

Macha Séry animait ce débat. Elle est journaliste au Monde et connaît bien son sujet puisqu’elle y publie régulièrement des analyses sur les romans policiers.

Les deux invités ont été amenés à répondre à sa question initiale : « Le roman noir, ou polar, peut-il être un prolongement de l’engagement politique ? »

Dominique Manotti ©Phillipe Matsas, Opal
Dominique Manotti ©Phillipe Matsas, Opal

La première intervenante, Dominique Manotti, a reçu de nombreux prix pour ses romans noirs. Dans ces derniers, elle aborde des sujets comme le trafic de drogue, la vente d’armes, le pétrole, etc. Elle est, selon les termes de Macha Séry, « un pilier de la série noire ». Les polars permettent à cette universitaire agrégée en Histoire et militante d’extrême gauche d’exprimer son engagement politique.

Le roman noir est bien un prolongement de son engagement. En effet, c’est son envie de transmettre aux futures générations ce pour quoi elle a milité lorsqu’elle était plus jeune, ce pour quoi elle s’est battue, qui l’a amenée à écrire des romans noirs. Elle s’est alors rendue compte que l’Histoire ne permettait pas de transmettre les faits d’une manière aussi marquante que la littérature. Pour elle, « l’Histoire est bien pour apprendre à penser, mais elle est d’une inutilité fondamentale car en politique on ne s’en sert pas, les politiques ignorent l’Histoire, elle sert juste à la formation des profs d’Histoire ».

Après son militantisme politique, Dominique Manotti s’est plongée dans la lecture ; c’est ainsi qu’elle a découvert la puissance de la littérature dans la construction d’une culture, d’une société, de manière « bien plus forte que la recherche historique ». Son choix s’est porté sur le roman noir car la présence de crimes dans les ouvrages permet, selon ses propres termes, « la mise à nu du fonctionnement du pouvoir d’une société qui repose sur le crime organisé » : le crime est « un scalpel qui permet de creuser ». Pour elle, ce genre constitue donc un instrument irremplaçable.

Aurora
Aurora

Le second intervenant de ce débat était Vincent Peillon, ancien ministre de l’Éducation nationale et auteur de nombreux ouvrages, dont Aurora, thriller passionnant et ambitieux dans lequel il fait le récit de l’affrontement de puissants réseaux internationaux.

Il ne partageait pas totalement l’avis de Dominique Manotti. En effet, il « ne croi[t] pas que la politique soit l’apanage des hommes politiques » et « il est rare de voir des politiques dans les moments chauds. » Vincent Peillon s’est dit séduit par les contraintes du roman noir. Ce qu’il aime justement dans les polars, c’est pouvoir y articuler l’Histoire à l’humain ; les sentiments et les émotions des personnages à des faits réels. Le lecteur pourra, grâce à cette articulation, se cultiver tout en se divertissant. De nombreux faits réels sont présentés de manière ludique et captivante. Selon Vincent Peillon, on a tout simplement « envie de les lire ».

Vincent Peillon ©CHAMUSSY/SIPA
Vincent Peillon ©CHAMUSSY/SIPA

En conclusion de cette rencontre, on comprend pourquoi Dominique Manotti considère le polar comme « bien armé pour affronter le récit du monde comme il va, l’histoire du capitalisme triomphant à l’échelle de la planète. » Quant à Vincent Peillon, il s’est laissé séduire par ce genre qu’est le polar avec toutes ses contraintes pour « exprimer le désarroi d’une génération confrontée à une mondialisation sauvage et à la suprématie des intérêts industriels et financiers. »