Albuquerque, de Dominique Forma

Un polar au style brut et une histoire saisissante, Albuquerque tient le lecteur en haleine du début à la fin.

 Dominique Forma, Albuquerque, La Manufacture de Livres, 2017.

Jamie Asheton, gardien de parking à Albuquerque, Nouveau-Mexique, n’attend plus rien de la vie. Il répète son train-train quotidien sans appétit. Il n’est plus le charismatique Damian Carlyle, qui dans les années 1980 dirigeait le Glamour Crew, à l’origine de cambriolages sanglants à Manhattan. Sa vie bascule en septembre 1990 quand il dénonce les membres du groupe à la justice américaine pour sauver sa peau et celle de sa femme Eva. En contrepartie, le couple bénéficie du programme de protection des témoins et change d’identité : Damian et Eva Carlyle deviennent Jamie et Jackie Asheton. Ils fuient Manhattan et finissent par s’installer à Albuquerque. Une fois leur passé effacé, ils sont à l’abri des représailles pendant onze ans. Pourtant, en décembre 2001, le quotidien des Asheton est bouleversé. Les anciens membres du Glamour Crew sont à la recherche de Jamie. Une traque obstinée commence.

On entre dans le vif du sujet dès le début du roman. Deux types cherchent Jamie dans le parking où il travaille. Il comprend vite qu’il n’est plus en sécurité à Albuquerque. Il a pris du poids et a vieilli mais n’a pas pour autant perdu son agilité : il tire sur l’un des deux commanditaires et blesse l’autre. Il retourne chercher sa femme dans leur maison, tenue captive par une nouvelle recrue du Glamour Crew. La fuite haletante du couple Asheton commence. L’objectif ? Trouver Marty Bensley, l’agent fédéral chargé de la protection des témoins.

En filigrane de l’intrigue principale, le thème abordé par Dominique Forma est celui de la fin de l’amour. Au fil de leur traversée, Jackie ne pense qu’à une seule chose : quitter son mari. Elle méprise son manque de courage autant que son corps bedonnant. Alors qu’elle prévoit une valise pleine d’habits et de liasses de billets, soit toutes ses économies, Jamie vit dans l’espoir qu’ils restent ensemble coûte que coûte. « Arrête de dire nous. Il n’y a pas de nous, chacun pour soi ! » lui rétorque Jackie.

Les phrases sont courtes mais efficaces. L’auteur ne s’encombre pas de longues descriptions mais va droit au but. Faite à la troisième personne du singulier, la narration nous fait passer de la psychologie de Jamie à celle de Jackie en un rien de temps, comme dans cet extrait dans lequel le couple roule en voiture et où Jamie allume la radio : « Il éteint en jurant. Le silence est comme du plomb fondu versé sur sa tête. Jackie se dit qu’elle est conne d’aboyer, que cela ne sert à rien, juste à l’énerver. ». Le langage familier permet aussi de rentrer dans la peau de chacun d’entre eux, tout comme l’absence de sujet dans les phrases affirmatives « Fait gris. » ou « Sommes condamnés à rester ensemble, qu’elle le veuille ou pas. ».

Désabusé, Jamie est l’antihéros par excellence. Le lecteur s’attache à ce personnage qui a perdu de sa splendeur, mal dans sa peau et prêt à prendre tous les risques pour garder sa femme auprès de lui. L’effet de suspense réside à la fois dans la traque du couple par le Glamour Crew mais aussi dans la potentielle fuite de Jackie. Le lecteur aperçoit une Amérique languissante, silencieuse et désertique. Le couple roule sur le paysage carte postale de la fameuse route 66, symbole de liberté, alors qu’eux sont emprisonnés dans cette vie qu’ils n’ont pas choisie. L’auteur propose donc une réflexion amère sur le temps qui passe, l’amour qui s’effrite et la fatalité qui s’abat sur les personnages, contraints de fuir sans cesse leur passé. On continue à s’interroger : Est-ce que le couple s’en sortira indemne ?

Marthe Rousseau