Cloé Mehdi : “Mon roman s’inspire directement de la réalité”

Samedi 10 décembre dernier avait lieu la remise du Prix étudiant du Polar 2016 à la Bilipo, Bibliothèque des littératures policières, à Paris. Parmi les nominés, Plateau de Franck Bouysse chez La Manufacture du Livre, Les Salauds devront payer d’ Emmanuel Grand chez Liana Levi, D’Ombres et de Flammes de Pierric Guittaut à la Série Noire de Gallimard, et Rien ne se perd de Cloé Mehdi chez Jigal.

Organisé par les étudiants du Master Humanités et industries créatives de Paris-Nanterre, c’est à l’unanimité que le Prix étudiant du Polar a été remis à la jeune écrivaine Cloé Mehdi pour son Rien ne se perd. Le roman relate l’histoire de Saïd, un adolescent de 15 ans, victime d’une bavure policière. Le narrateur, Mattia, un enfant de 11 ans, tente jusqu’au bout de comprendre la mort de Saïd, et les évènements qui s’en suivent.

Rien ne se perd est le deuxième roman de Cloé Mehdi, après Monstre en cavale, paru en 2014. Écrivaine autodidacte, elle s’amuse à inventer des histoires depuis qu’elle est enfant. À 24 ans, elle vit aujourd’hui à Marseille. Rencontre avec cette romancière adepte du roman noir, aussi intrigante que passionnée.

Pouvez-vous nous parler de votre formation ?

J’ai arrêté l’école à 16 ans. J’ai redoublé ma seconde, et j’ai arrêté le lycée, au milieu de ma deuxième seconde. Je n’ai pas le bac. Je ne travaille pas. Je fais beaucoup de chose à côté, mais je souhaite que cela reste personnel. Finalement, l’écriture ne prend pas beaucoup de place dans ma vie.

Les violences policières forment le point de départ votre roman. Pourquoi ?

Les violences policières, c’est un sujet qui n’est pas du tout abordé dans l’art en général. Il y a eu le film La Haine, qui parlait plus des violences policières. Mais le film traitait plus de la violence en elle-même, plutôt que de l’impunité qui s’en suit. Je voulais vraiment parler de cette impunité, c’est ça le vrai problème je trouve. Tant qu’on aura des personnes armées qui assurent le maintien de l’ordre, il y aura forcément des bavures. Mais l’absence totale de réponse de la part de la justice, c’est incompréhensible. Généralement, les bavures policières sont réduites à des faits divers qui n’intéressent personne. Ces victimes, tout le monde les oublie. Elle viennent, pour la plupart, des cités, elles ont un nom arabe.

Par contre, quand c’est un blanc qui est tué… Par exemple Rémi Fraisse. C’est d’ailleurs à partir de cet événement que j’ai commencé l’écriture de mon roman. Cela m’avait vraiment scandalisé. Voir les milieux militants se mobiliser, faire de Rémi Fraisse un emblème des violences policières. Concrètement, dans la majorité des cas, ce ne sont pas les manifestants qui se font tuer. Ce sont ceux qui viennent des cités, ils ne s’appellent pas Rémi, mais Mohammed. Certes, la mort de Rémi Fraisse reste inacceptable et les mobilisations qui ont suivi sont tout à fait légitimes. Mais les gens et les médias réagissent différemment, en fonction de l’identité de la victime.

L’écriture de ce roman semble être un acte militant. Diriez-vous que votre art est engagé ?

Je n’aime pas trop le mot « engagé », c’est un peu formel. Je dirais plutôt que j’ai des idéologiques, qui découlent de la vie quotidienne et qui se retrouvent forcément dans mon travail. Je ne pense pas qu’un artiste soit obligé d’être engagé dans ce qu’il fait, chacun fait ce qu’il veut. Personnellement, mes idéologies prennent une place importante dans ma propre vie. Mon roman est directement inspiré de la réalité, mais je pense que les gens ont aussi besoin d’un art qui leur permet d’échapper à la réalité.

Comment se met-on dans la peau d’un enfant ?

Cette focalisation interne c’est celle d’un enfant de onze ans, c’est vrai. Mais son point de vue n’est pas réaliste du tout. Si un véritable enfant de onze ans avait raconté cette histoire, cela aurait été complètement différent. Je ne me suis pas vraiment mise dans la peau d’un enfant pour l’écriture de ce roman, même si c’est lui qui raconte l’histoire. C’est très difficile de se mettre dans la peau d’un enfant et je n’ai pas d’enfant dans mon entourage. Je n’aurais jamais pu retranscrire ce que je voulais si je m’étais cantonné au point de vue réaliste d’un enfant.

Le genre du roman noir est-il le plus à même pour parler de bavures policières ? 

Oui, c’est beaucoup plus facile. Les lecteurs avisés de romans noirs s’attendent à découvrir ce genre d’histoires. C’est un public particulier et très fidèle. Mais quand j’écris quelque chose, je ne pense pas nécessairement au genre. Généralement, je m’en rends compte à la fin. Et mes premiers lecteurs me disent « ah, ça c’est du polar ». Je n’écris jamais en me disant que je fais du polar.

Rien ne se perd, Cloé Mehdi
2016, Editions Jigal