Le polar, nouvelle arme littéraire des révoltés ?

Du 18 au 20 novembre aura lieu la 13e édition du Festival Paris Polar. L’occasion de revenir sur l’essai de Philippe Corcuff, paru en 2013, « Polars, philosophie et critique sociale ». L’écrivain et maître de conférences à l’IEP de Lyon montre que ce genre littéraire s’inscrit pleinement dans l’actualité politique et permet de révéler des inégalités sociales. Le polar est-il la nouvelle arme littéraire des révoltés ?

Un candidat milliardaire et xénophobe, autrefois acteur d’une série télévisée. Une candidate proche de la finance de Wall Street, qui fait suite à la dynastie des Clinton, après celle des Bush. Des crimes commis par les policiers blancs contre des noirs désarmés. Les  élections américaines fournissaient tous les ingrédients pour un bon polar.

Argent, pouvoir et corruption, trois thèmes d’actualité qui marquent la tradition de ce type de littérature, particulièrement important aux États-Unis. Pour Philippe Corcuff, « l’anti-héros du polar incarne paradoxalement, dans sa dureté, les fragilisations portées par nos sociétés ». Le personnage principal prend racine dans le terreau pourri du monde. Impossible pour lui de germer et de s’émanciper. Philippe Corcuff cherche toujours à relier le polar à des références philosophiques ou sociologiques. Ainsi prend-il exemple sur la distinction entre réalité et monde que fait Luc Boltanski dans De la critique : précis de sociologie de l’émancipation, paru en 2007. Lorsque la réalité signifie les cadres construits par les formats dominants, institués, le monde donne à voir « tout ce qui arrive ». Et Philippe Corcuff de résumer cela ainsi : « Le monde déborde constamment de la réalité. »

Philippe Corcuff, 2011, Crédit : Baltel - Sipa
Philippe Corcuff, 2011, Crédit : Baltel – Sipa

Dans le polar, la réalité détermine le personnage, et l’inscrit dans un monde injuste, marqué par la violence à tous les niveaux : celle des politiques, des maires, du quidam. C’est ce qui différencie le roman policier du roman noir. Dans le premier, il s’agit de rétablir l’ordre et le droit, nécessairement juste. Dans le second, le droit est « transitoire et en contradiction avec lui-même ». Le désordre est structurel.

Tout au long de la première partie de Polars, philosophie et critique sociale, l’auteur fournit des clefs de compréhension, des grilles de lectures intellectuelles. Par exemple, il explique que le polar puise ses ressources dans ce que le roman réaliste donnait comme approche critique de la société. Zola, Balzac, Flaubert, tous placent leurs personnages dans un contexte historique et social particulier. La description réaliste du XIXe siècle a beaucoup inspiré celle du polar du XXe. C’est ce que montre le courant « behavioriste » du roman noir, avec une écriture sèche qui décrit les interactions entre les individus de classes sociales différentes.

Le polar emprunte au courant réaliste sa manière de raconter la réalité. La rupture arrive avec l’œuvre de Céline. Le narrateur du Voyage au bout de la nuit (1932) ne parvient pas à atteindre une compréhension totale du monde. Il est devenu trop brouillon. C’est ce qui fait émerger en lui une certaine mélancolie cynique. « Autant pas se faire d’illusions, les gens n’ont rien à se dire, ils ne se parlent que de leurs peines à eux chacun, c’est entendu. Chacun pour soi, la terre pour tous. » (Voyage au bout de la nuit).

L’éthique du polar, une révolte individuelle

Dans l’individualisme des sociétés peintes par le roman noir, difficile de garder espoir. Une fois les inégalités décrites, la corruption et l’égoïsme vécus, que reste-t-il de l’humanité ? Corcuff rapproche le roman noir américain du nihilisme d’Emil Cioran. Ce philosophe et écrivain roumain, auteur de La Tentation d’exister (1956) et De l”inconvénient d’être né (1973) assène par des aphorismes les vicissitudes du caractère humain. Il se tourne à la fin de sa vie vers le bouddhisme, comme une lumière personnelle à atteindre. C’est ce que voit Corcuff dans le polar : la présence d’une morale à aller chercher, la quête d’un élan pour tenir debout.

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Ainsi voit-on des lueurs d’espoirs dans l’amour, dans l’amitié : la « common decency » de George Orwell, une sorte de sens commun de la dignité, improvisé et façonné par les inconnus du quotidien. C’est ce que cherche John Turner, dans la série éponyme écrite par James Sallis (auteur de Drive, adapté à l’écran par Nicolas Winding Refn): le personnage principal, revenu du Vietnam, et de quelques années en prison, fuit les mégalopoles pour trouver la paix dans une petite ville du Tennessee. Une démarche individuelle, parmi le désordre généralisé. Mais comme dans tout polar, si les moindres couleurs de la vie atténuent la noirceur, elle reste toujours là, pointant son malheur comme une incertitude quotidienne.

Le polar s’inscrit dans la critique sociale par un chemin instable : entre lucidité et pessimisme. Ce genre littéraire ne permet aucun diktat moralisateur. L’éthique, quand il y en a, vient du bas. C’est « une philosophie qui affronte le rapport de l’homme avec l’homme » (Merleau-Ponty, Notes sur Machiavel). Ces tentatives pour plus d’égalité viennent des classes sur lesquelles s’exerce le pouvoir dominant et corrompu. Une solidarité qui se révèle par éclats. La première partie de Polars, philosophie et critique sociale s’achève sur cette approche de l’éthique populaire face à une oligarchie, permise par le roman noir. La deuxième partie est originale : ce sont des « chroniques noires de l’actualité contemporaine ». Elles commencent toutes par un dessin de Charb, suivi d’un extrait de roman noir et d’un constat critique et personnel de Philippe Corcuff. Ces chroniques ont été publiées sur le site Le Zèbre, et vont de septembre 2005 à juillet 2013.

Polars, philsophie et critique sociale, Philippe Corcuff, Edition Textuel (2013)
Polars, philsophie et critique sociale, Philippe Corcuff, Edition Textuel (2013)

L’actualité : un polar continu

« L.A. brûle, et tant d’autres villes, le feu couve en attendant le jet d’essence qui arrosera les braises, et nous écoutons des politiciens qui alimentent notre haine et notre étroitesse d’esprit, qui nous disent qu’il s’agit simplement de revenir aux vraies valeurs, alors qu’eux sont assis dans leurs propriétés de bord de mer à écouter les vagues pour ne pas avoir à entendre les cris des noyés » (Un dernier verre avant la guerre, Dennis Lehane,1994)

Un passage vieux de plus de 20 ans, qui rime pourtant avec certaines déclarations de politiques français(e)s, au sujet des « vraies valeurs ». De nombreuses chroniques portent sur Nicolas Sarkozy, critiquant ce que l’auteur juge comme de l’hyperactivité, et un radicalisme ordinaire. Il cite dans une même chronique Richard Price, auteur de Ville noire ville blanche (1998) qui inspira le réalisateur Martin Scorsese, Yasmina Reza, L’aube le soir ou la nuit – qui a obtenu le Renaudot 2016 pour Babyline – et René Char, duquel il retiendra cette phrase issue de Feuillets d’Hypnos, rédigé pendant la Résistance : «  Il existe une sorte d’homme toujours en avance sur ses excréments. » On retrouve l’engagement de l’auteur à gauche, visible sur Internet notamment par son Blog Mediapart ainsi que ses publications sur Rue 89.

Dans la dernière chronique, Corcuff décrit son parcours politique, à la lumière à l’ombre du roman noir. Il observe avec déception les affaires de la gauche élue en 2012 : DSK, Cahuzac, entre autres. Il affirme : « Ce roman [The Moving Target de Raymond Chandler] peut apparaître comme une métaphore de la situation actuelle de la gauche française et européenne, entre semi-coma intellectuel et défiguration par l’acide du temps. »

Le Festival Paris Polar a pour thème cette année « justice et polar : des faits divers et des affaires criminelles à la littérature » . Il propose aussi de découvrir « les histoires bien noires du 13e arrondissement ». Pour Philippe Corcuff, il suffirait simplement de lire les journaux. C’est écrit noir sur blanc.